Aller au contenu
← Tous les articles

Survie de quoi, au juste ?

Dans cet article
  1. Quatre façons de définir la fin
  2. Le même patient, codé trois fois
  3. Ce que cela donne sur une cohorte entière
  4. Toutes les censures ne se valent pas
  5. Pourquoi l'industrie pharmaceutique choisit rarement la survie globale
  6. Le piège du calendrier des examens
  7. Le rapport de risques est une moyenne comme une autre
  8. Ce que cela change pour valoriser un actif

Un laboratoire annonce que son produit « améliore la survie de huit mois ». La phrase paraît limpide, pourtant, elle ne l'est pas, et il manque un mot : survie de quoi ? En oncologie, on ne mesure jamais la survie. On mesure l'un des critères possibles, et le même essai, sur les mêmes patients, aux mêmes dates, produit des courbes différentes selon celui qu'on a retenu. Le choix du critère n'est pas un débat de méthodologistes : c'est le paramètre qui décide du résultat, du calendrier de lecture de l'essai, et pour finir de ce que vaut l'actif.

Quatre façons de définir la fin

Une courbe de survie a besoin de deux choses : une date de départ, et un événement qui marque la fin. La date de départ fait rarement débat. L'événement, si.

La survie globale (overall survival, OS). L'événement est le décès, quelle qu'en soit la cause. C'est le critère le plus solide qui soit : la mort ne se discute pas et ne varie pas selon le protocole. Un patient encore vivant à la fin du suivi est censuré, et c'est tout.

La survie sans progression (progression-free survival, PFS). L'événement est la progression de la maladie ou le décès, le premier des deux qui survient. Critère composite, donc, et qui suppose que l'on sache dire si et quand la maladie a progressé.

La survie sans récidive (disease-free survival, DFS). Employée après un traitement à visée curative, typiquement une chirurgie : le patient part indemne, et l'événement est la réapparition de la maladie ou le décès.

Le temps jusqu'à progression (time to progression, TTP.) La progression seule, les décès étant traités comme des censures. Celui-ci mérite un avertissement : censurer les morts pour mesurer la progression revient à faire comme si un patient décédé allait progresser plus tard. C'est l'erreur de risques concurrents, et elle surestime toujours le critère mesuré. Quand plusieurs sorties se disputent la même population, il faut des incidences cumulées, pas une courbe par cause.

Le même patient, codé trois fois

C'est en descendant à l'échelle du patient que la chose devient tangible. Prenons six malades d'une cohorte métastatique, suivis jusqu'à une date de point fixée à trente-six mois, et regardons comment chacun entre dans chaque calcul.

Patient Ce qui lui arrive OS PFS TTP
A Progresse à 7 mois, décède à 21 mois événement à 21 événement à 7 événement à 7
B Décède à 9 mois sans progression documentée événement à 9 événement à 9 censuré à 9
C Vivant, sans progression à 36 mois censuré à 36 censuré à 36 censuré à 36
D Progresse à 11 mois, vivant à 36 mois censuré à 36 événement à 11 événement à 11
E Perdu de vue à 14 mois, sans événement censuré à 14 censuré à 14 censuré à 14
F Progresse à 5 mois, perdu de vue à 16 mois censuré à 16 événement à 5 événement à 5

Trois colonnes, six patients, et pas une seule ligne identique d'un bout à l'autre. Le patient B est le plus instructif : il n'a jamais progressé, et pourtant il compte comme un événement en survie sans progression — parce que le décès en fait partie — tandis qu'il est censuré en temps jusqu'à progression. Le patient D, lui, est un événement en PFS et une censure en OS : le même homme, à la même date, compté dans un cas et écarté dans l'autre.

Un fichier qui ne stocke qu'une colonne « durée » et une colonne « statut » ne peut pas produire ces trois lectures. Il faut la date de progression, la date de décès, la date de dernier contact, et savoir laquelle manque et pourquoi.

Ce que cela donne sur une cohorte entière

Passons à quarante patients. Voici, sur exactement les mêmes dossiers, les deux courbes que l'on obtient en changeant seulement la définition de l'événement.

8,2 mois 18,1 mois 100 %75 % 50 %25 %0 % 0612 182430 36 mois depuis l'inclusion Survie sans progression Survie globale
Quarante patients, une seule cohorte, deux définitions de l'événement. Médiane de survie sans progression : 8,2 mois. Médiane de survie globale : 18,1 mois. Cohorte construite à titre d'illustration ; les ordres de grandeur sont ceux d'une situation métastatique courante.

Le rapport est de un à deux. Et il ne s'agit ni de deux populations, ni de deux traitements, ni de deux périodes : ce sont les mêmes quarante dossiers, lus deux fois.

On lit aussi autre chose sur le dessin. À six mois, la survie sans progression est déjà tombée à 65 % quand la survie globale est encore à 98 % : dans les premiers mois, presque tout ce qui arrive est une progression, presque personne ne meurt. À vingt-quatre mois le rapport s'inverse — il ne reste plus rien à progresser, et la survie globale continue de décroître lentement. Les deux courbes ne mesurent pas seulement des grandeurs différentes, elles racontent des moments différents de la maladie.

Un promoteur qui lit son essai sur la progression a sa réponse vers le douzième mois. Le même essai lu sur la survie globale n'est pas mûr avant trois ans, et encore.

Toutes les censures ne se valent pas

Revenez au tableau des six patients, et arrêtez-vous sur E et F. Tous deux sont censurés, comme le patient C. Mais C est censuré parce que l'étude s'est arrêtée alors qu'il allait bien, tandis que E et F ont disparu. Le calcul les traite exactement de la même façon. Il ne devrait pas.

Kaplan-Meier repose sur une hypothèse qu'on énonce rarement à voix haute : la censure ne doit rien dire sur le pronostic. Sortir de l'observation doit être sans rapport avec le fait d'être sur le point de progresser ou de mourir. Les statisticiens parlent de censure non informative, et tout dépend de la raison pour laquelle on cesse de voir le sujet.

Il y a la censure administrative : l'étude s'arrête à une date, on cesse d'observer tout le monde en même temps. Le calendrier ignore qui va mourir, il ne choisit pas ses censurés. Cette censure-là est propre par construction.

Et il y a la perte de vue, qui est d'une tout autre nature. Un patient cesse de venir en consultation. Pourquoi ? Parfois il a déménagé, et c'est sans conséquence. Souvent il va trop mal pour se déplacer, ou il a été hospitalisé ailleurs, ou il est mort sans que le centre l'apprenne. Dans ces cas-là, le patient sort de l'étude précisément parce que son pronostic s'est dégradé — et il sort sans être compté comme un événement. La courbe qui en résulte est trop belle, et rien dans le calcul ne l'indique.

Le sens du biais mérite d'être bien vu. Les patients perdus de vue sont, en moyenne, en plus mauvais état que ceux qui reviennent. Les retirer de la population à risque revient à ne garder que les mieux portants : la survie estimée monte. La perte de vue flatte toujours le résultat, ce qui est fâcheux quand on cherche à démontrer un bénéfice.

D'où trois réflexes devant une courbe publiée. Regarder le taux de perte de vue — au-delà de 10 à 15 %, la prudence s'impose. Vérifier qu'il est comparable entre les deux bras : un bras qui perd deux fois plus de patients que l'autre invalide la comparaison, et cela arrive quand un traitement est plus lourd à supporter. Et chercher l'analyse de sensibilité : que devient le résultat si l'on suppose que tous les perdus de vue ont progressé le lendemain de leur dernière visite ? Si la conclusion tient dans ce scénario pessimiste, elle est solide ; si elle s'effondre, elle reposait sur les absents.

Cette distinction ne vaut pas qu'en clinique. Un client qui cesse de répondre à vos relances n'est pas dans la même situation que celui dont le contrat court encore à la date d'arrêt de votre analyse. Le premier est probablement déjà parti.

Pourquoi l'industrie pharmaceutique choisit rarement la survie globale

La raison est prosaïque : la survie globale est lente.

Prenons une situation adjuvante — un cancer opéré, un traitement destiné à éviter la rechute. La plupart des patients ne mourront pas dans la fenêtre de l'essai ; beaucoup ne mourront pas de cette maladie. Attendre assez de décès pour comparer deux bras prendrait dix ou quinze ans. Aucun promoteur ne finance cela, et il serait discutable de faire attendre les patients suivants alors que la réponse existe déjà sous une autre forme.

On mesure donc la récidive, qui survient beaucoup plus tôt. L'essai lit plus vite, coûte moins cher, l'autorisation arrive plus tôt, l'actif se valorise plus tôt. Tout le monde y gagne — à une condition : que ne pas récidiver prédise correctement le fait de vivre plus longtemps.

Cette condition n'est pas acquise partout. Elle a été établie sur de grandes méta-analyses dans certaines localisations, elle reste discutée dans d'autres. Un gain de survie sans progression peut parfaitement ne pas se traduire en gain de survie globale : parce que le bénéfice s'épuise, parce que les patients de l'autre bras reçoivent le traitement au moment de leur progression — ce qui rapproche mécaniquement les deux courbes de survie globale sans rien enlever au bénéfice réel —, ou parce que la progression vue à l'imagerie n'était pas l'événement qui comptait pour le patient.

Autrement dit : le critère intermédiaire est un pari sur le critère final. Un pari raisonnable, parfois validé, jamais gratuit.

Le piège du calendrier des examens

Voici une subtilité qui coûte cher et qu'on discute rarement hors des équipes méthodologiques.

Le décès a une date. La progression, non — elle a une date de détection. On ne sait pas qu'une tumeur a progressé le mardi ; on sait qu'elle avait progressé le jour du scanner. Si le protocole prévoit une imagerie toutes les huit semaines, toutes les progressions survenues entre deux examens sont attribuées à la date du second.

Deux conséquences. La survie sans progression est systématiquement surestimée par rapport à la réalité biologique, d'à peu près la moitié de l'intervalle entre deux examens — quatre semaines, dans notre exemple. Et surtout, si les deux bras d'un essai ne sont pas examinés à la même fréquence, la comparaison est faussée : le bras le plus surveillé verra ses progressions détectées plus tôt et paraîtra moins bon, sans l'être.

C'est pourquoi les protocoles imposent un calendrier d'examens identique dans les deux bras, et pourquoi toute déviation est un problème. La règle générale mérite d'être retenue au-delà de l'oncologie : quand un événement n'est pas observé mais détecté, le dispositif de détection fait partie de la mesure. Un incident de production « survient » le jour où le capteur le voit ; un impayé « devient » un impayé le jour où quelqu'un relance.

Le rapport de risques est une moyenne comme une autre

Un dernier point, et c'est celui qui relie ce sujet au reste.

Pour comparer deux courbes, on publie presque toujours un rapport de risques — un hazard ratio, 0,72 par exemple. Un seul nombre pour résumer la comparaison de deux courbes entières. C'est commode, et légitime tant qu'une hypothèse tient : que le rapport entre les deux risques reste à peu près constant dans le temps.

Quand cette hypothèse tombe, le nombre perd son sens. Le cas le plus connu est celui des immunothérapies, dont les courbes se séparent tardivement : pendant les premiers mois les deux bras sont confondus, voire le traitement fait moins bien, puis un sous-groupe de patients répond durablement et la courbe forme un plateau. Un rapport de risques unique moyenne ces deux régimes opposés et ne décrit aucun des deux. Si les courbes se croisent, il peut même s'approcher de 1 alors que le traitement change radicalement le destin d'une partie des patients.

Le lecteur attentif reconnaîtra ici le quartet d'Anscombe sous un autre costume. Un rapport de risques est à une courbe de survie ce qu'une moyenne est à une distribution : un résumé fidèle seulement si la forme est régulière. Lorsqu'elle ne l'est pas, il faut regarder le dessin — et publier des valeurs à des horizons choisis, survie à deux ans, à cinq ans, plutôt qu'un coefficient unique.

Ce que cela change pour valoriser un actif

Trois conséquences pratiques, et elles sont chiffrables.

Le critère détermine la date de lecture, donc l'actualisation. Reprenez la figure : douze mois contre trois ans pour le même essai. Un programme adjuvant lu sur la récidive donne un résultat des années avant le même programme lu sur la survie globale. Deux calendriers, deux valeurs actualisées, une seule molécule.

Le critère détermine le risque résiduel après autorisation. Une autorisation obtenue sur un critère intermédiaire porte une dette : l'essai de confirmation. Le jeu de données des thérapies innovantes en offre un cas net — Alofisel, seule extinction pour motif d'efficacité sur les neuf observées, est sorti du marché parce que son essai de confirmation n'a pas atteint son critère principal. L'autorisation était là, le produit commercialisé, et le critère final a tranché.

Le critère détermine la négociation de prix. Les organismes d'évaluation n'accordent pas le même poids à un gain de survie sans progression qu'à un gain de survie globale. Un modèle de valorisation qui l'ignore suppose implicitement que le payeur ne fait pas la différence. Il la fait.

Alors, devant un dossier, résistez à la question naturelle — de combien améliore-t-il la survie ? Demandez plutôt : quel événement a-t-on décidé de compter, qui l'a constaté, et à quelle fréquence l'a-t-on cherché ? Les trois réponses valent plus que le chiffre qu'elles produisent.

Cet article prolonge une durée ne se stocke jamais seule, consacré à la censure à droite et à l'estimateur de Kaplan-Meier.

← Tous les articles